Flash-back sur Dune, oeuvre majeure d’anticipation, qui a eu tant de mal à paraître convenablement sur grand écran. Dune le film n’a pas été un long fleuve tranquille…

Image du film Dune de Denis Villeneuve

« C’est à l’heure du commencement qu’il faut tout particulièrement veiller à ce que les équilibres soient précis. » Difficile de faire plus visionnaire que cette première phrase de Dune, création phare de la littérature d’anticipation publiée par Frank Herbert en 1965.

Dune est plus qu’une lutte de pouvoir entre familles pour s’arroger une ressource rare. Mieux qu’une histoire de trahison puis de vengeance. Davantage qu’une galerie de protagonistes marquants ou un récit pionnier sur l’importance de l’écologie, le féminin politique, le spectre du djihad, la main-mise religieuse sur l’imaginaire collectif ou les psychotropes… Au-delà même des paysages dantesques d’Arrakis alias Dune, planète uniquement couverte de sable, habitée par une peuplade rude et insaisissable, labourée par des tempêtes et hantée par des vers géants.

Dune partout

Oui, Dune est vraiment plus qu’un simple roman : c’est un livre univers, un de ces rarîssimes ouvrages qui, tel Le Seigneur des anneaux de Tolkien, créé et anime un espace si protéiforme qu’il stimule et inspire ses lecteurs, qu’ils soient quidam ou artistes. Et dont on retrouve l’influence dans tous les compartiments culturels : musique, jeu vidéo, comics… Et cinéma. Ha Dune et le grand écran ! En soi, une histoire à part.

En 1974, le cinéaste et auteur de BD chilien Alejandro Jodorowsky (La danza de la realidad, La caste des Méta-barons, L’Incal), achète les droits du livre. Il entend non adapter, mais réinterpréter Dune. L’œuvre, selon lui, ainsi que le rappelle Samuel Blumenfeld dans Le Monde, n’appartient plus à son créateur, à l’image du Don Quichotte de Cervantès.

Une équipe de choc

Pour « son » Dune, Jodorowsky rassemble plus qu’un ahurissant casting réunissant entre autres Salvador Dali, le réalisateur Orson Welles ou Mick Jagger, le leader des Stones. Pour donner forme à son rêve, Jodorowsky groupe surtout des talents hors norme depuis le dessinateur français Moebius (Blueberry), en passant par le peintre suisse H. R. Giger (futur concepteur d’Alien), l’illustrateur britannique Chriss Foss (Les gardiens de la galaxie, Black Mirror) ou le scénariste et spécialiste des effets spéciaux Dan O’Bannon (Alien).

Dune film avorté mais influence majeure

Le storyboard complet et richement illustré du film va circuler dans tout Hollywood. Le projet ne se fera jamais faute d’une poignée de dollars. Mais le Dune de Jodorowsky va pourtant, tel le roman dont il est tiré, infuser tout le cinéma d’imaginaire hollywoodien.

On retrouvera nombre d’idées, de concepts et d’artistes réunis pour le Dune de Jodorowky dans d’influents grands succès : le Star Wars de George Lucas, l’Alien et le Blade Runner de Ridley Scott, le Matrix des sœurs Wachowski…. L’histoire a, depuis, été racontée dans le passionnant documentaire Jodorowky’s Dune qu’on ne saurait trop conseiller.

Dune le film « calvaire » de David Lynch

Après ce faux-départ fécond, Dune est par la suite récupéré par le producteur italien Dino De Laurentiis (Serpico, Conan le barbare).

Lequel a le front de confier le projet au réalisateur indépendant David Lynch (Elephant Man, Twin Peaks). Bonne pioche ? Hélas non. Ce cinéaste puissant et inclassable est hélas bridé par les visées mercantiles des De Laurentiis père et fille (Rafaella).

Au sortir d’un « calvaire » – le terme est de Lynch – Dune, coupé de presque deux heures sort en 1984. Et se fait étriller par critique avant de passer au broyeur côté public avec, à peine, 30 millions de dollars de recettes contre un budget à 40 millions.

Élégamment, le cinéaste, dira dans une série d’entretiens* « J’aime Dino et j’aime Rafaella [….] je ne les accuse de rien. Je prends tout sur moi. Ce sont des gens très forts et je le savais avant de commencer. J’ai laissé cela influer sur le film. C’est une leçon. »

Rendez-vous manqués

Malgré ces deux rendez-vous manqués, Dune au reste un projet cinéma désirable. En 2008, la Paramount annonce un long-métrage qui sera confié à l’efficace faiseur Peter Berg (Hancok, Le Royaume). Ce dernier jette l’éponge l’année suivante pour des raisons mystérieuses.

Après quelques péripéties négligeables, le script entre en hibernation. Jusqu’en 2017 où un « nouveau » Dune est proclamé puis livré au réalisateur canadien Denis Villeneuve (Sicario, Premier contact, Blade Runner 2049).

Cette fois c’est la bonne : le casting mené par Timothée Chalamet (Call me by your name) tourne à partir de 2019. Le film aurait dû sortir fin 2020, mais, merci la pandémie Covid, ne sera visible qu’à l’automne 2021.

Le grand-public, enfin

C’est à cette sortie, différée au dernier moment, qu’on a dû, fin 2020, une avalanche d’ouvrages en librairie, notamment le luxueux Dune le mook, mené par le journaliste Lloyd Chery.

Pour le film, dont les premières images s’avèrent d’emblée plus qu’encourageantes, il a fallut attendre la sortie France – un succès – puis la publication américaine. S’en est suivi un inespéré gros carton au box-office : 296 millions de dollars au moment où j’écris ces lignes.  Le Dune de Denis Villeneuve, lancé comme une sonde dans un paysage de blockbusters formatés, aura bien une suite officialisée le 26 octobre 2021.

En attendant la suite…

Avant que ne sorte la deuxième époque du Dune de Denis Villeneuve – à l’horizon 2023 normalement – les amateurs d’imaginaire peuvent se régaler. Robert Laffont vient de republier l’ouvrage et ses suites, dans une nouvelle traduction.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore l’importance culturelle de cet ouvrage, on recommande l’écoute du podcast Dune, un livre univers proposé par C’est plus que de la SF.

(*) : David Lynch, éditions Cahier du Cinéma.